Qui a dit qu’un maire sortant avait toutes les chances d’être réélu en mars prochain, qui plus est quand son mandat a été marqué par un pas de côté de dix mois à Matignon ? Certainement pas les Palois. Du moins ceux qui ont sifflé, début janvier, leur édile François Bayrou, venu discourir au concert du Nouvel An de l’Orchestre de Pau Pays de Béarn.
Candidat pour s’offrir un troisième mandat à Pau, le président du MoDem aborde peut-être sa campagne municipale la plus difficile, douze ans après sa première victoire à cette élection — laquelle, si elle était perdue cette fois-ci, pourrait tuer toute ambition nationale.
A 74 ans, l’ancien Premier ministre, tombé en septembre à la défaveur d’un vote de confiance qu’il a lui-même provoqué, affrontera notamment le socialiste Jérôme Marbot. Celui-ci n’avait manqué de ravir l’Hôtel de ville qu’à 1 851 voix près au second tour, il y a six ans. Cette fois, le premier secrétaire de la fédération des Pyrénées-Atlantiques a uni derrière lui les forces de gauche, à l’exclusion de La France insoumise (et probablement de Lutte ouvrière), alors que les Ecologistes avaient leur propre champion en 2020.
Autre motif d’inquiétude pour François Bayrou : cette année, le Rassemblement national a toutes les chances de progresser, à en croire les acteurs locaux interrogés par POLITICO. Aux dernières législatives, les représentants du parti à la flamme ont glané plus de 30% des voix au second tour dans les deux circonscriptions paloises. Leur candidate, Margaux Taillefer, qui n’a pas encore 30 ans, pourrait donc bien atteindre le seuil qualificatif au premier tour de 10% des suffrages exprimés, pariaient nos interlocuteurs ces dernières semaines. Et se maintenir au second, picorant ainsi l’électorat bayrouiste.
Un absent si présent
Le passage de François Bayrou Rue de Varenne aurait aussi laissé des traces 715 kilomètres plus loin, dans la préfecture béarnaise. Et pas en bien, à en croire ses concurrents. Il aurait “fait apparaître au grand jour sa pratique du pouvoir verticale”, attaque Jérôme Marbot, fustigeant un ex-chef du gouvernement incapable de compromis ou de “prendre en compte les problèmes de fins de mois des Français”.
Certes, Bayrou est un “maire bâtisseur”, concède-t-il, mais qui oublierait de “se préoccuper de prendre soin de la vie quotidienne des habitants”. Le fondateur du MoDem l’aurait-il entendu ? Dans son bureau de président du parti centriste, à deux pas de l’Assemblée nationale à Paris, il nous a listé mercredi 21 janvier ses réalisations (comme la réfection du stade de la Section paloise ou la rénovation des halles) comme autant d’assurances du rayonnement de Pau, qui a renoué sous son règne avec la progression démographique. Le maire a promis aussi, dans la foulée : “On a fait une ville unique à découvrir, on va faire une ville unique à vivre”, en glissant par exemple ses envies de dispositif d’aide aux jeunes des quartiers défavorisés pour trouver un stage.
Mais ses grands chantiers ont eu un coût, pointent les détracteurs du sortant. Ils dénoncent un gestionnaire dépensier, à rebours de son mantra parisien : la dette paloise a presque doublé sous les mandats de Bayrou, pourtant chevalier autoproclamé du redressement des finances françaises à Matignon. “C’est une blague, une stupidité !” s’est-il emporté devant nous à la mention de cette attaque, arguant : “Si vous avez une dette de 10 000 euros et que vous êtes au RSA, c’est une charge très lourde, mais si vous gagnez 5 000 euros par mois, ce n’est pas du tout gênant ! C’est exactement la situation de Pau.”
Quant à son séjour Rue de Varenne : Premier ministre, Bayrou n’a eu de cesse de mentionner sa ville, refusant toujours de quitter son fauteuil de maire — sinon ses adversaires “auraient dit que la mairie n’était qu’un tremplin”, a-t-il jugé mercredi, encore secoué par de violentes quintes de toux après son hospitalisation pour une grippe en décembre.
Chef du gouvernement, il veillait à revenir présider les séances du conseil municipal — même lorsque Mayotte était dévastée par un cyclone meurtrier — au risque d’être accusé de négliger son job de Premier ministre. Ce qui n’a pas empêché ses adversaires de pointer du doigt ses absences béarnaises, multipliées selon eux par sa mission gouvernementale.
Le poison de Bétharram
Bien sûr, certains Palois se sont félicités que le premier d’entre eux gouverne la France, reconnaît toutefois Jérôme Marbot, conscient que cette promotion était parfois vue comme “une fierté pour Pau… jusqu’à Bétharram”, nuance-t-il rapidement. Cette affaire, surnommée ainsi en référence à l’ancien nom d’un collège-lycée catholique situé à 25 kilomètres de Pau, où auraient été commises des violences physiques et sexuelles durant six décennies, a empoisonné le bail à Matignon de François Bayrou, lui-même père d’une victime potentielle, et accusé, l’an passé, d’avoir ignoré les alertes du temps où il était ministre de l’Education nationale (1993-1997).
Si Marbot s’interdit d’en faire un argument de campagne, d’autres n’ont pas ces pudeurs. Ainsi de La France insoumise, qui a investi Jean-François Blanco — initialement tête de liste des Ecologistes, mais qui n’a pas supporté que ses ouailles votent finalement en faveur d’un ralliement au socialiste —, l’avocat de plusieurs anciens élèves de Bétharram se disant victimes.
Philippe Arraou ne compte visiblement pas s’en priver non plus. Lui qui fut un compagnon de route de François Bayrou, et son binôme aux législatives de 2007 et 2012 (les deux hommes se répartissant les circonscriptions couvrant la ville), a décidé de le défier aux municipales de mars. Selon cet expert-comptable, leurs compatriotes auraient “du mal à pardonner” à Bayrou l’affaire Bétharram. Il nous assurait, début décembre : “Tout le monde sait dans la région que les élèves se faisaient redresser à Bétharram, qu’ils subissaient des sévices, pas sexuels, mais corporels, c’est pour ça qu’on les envoyait là-bas. Pourquoi [Bayrou] ne l’a-t-il pas reconnu ?”
“Je crois que les Palois me connaissent”, a balayé l’intéressé, toujours convaincu que ce scandale n’était qu’une “manipulation politique” et qu’il a “apporté toutes les preuves”. Les Palois, à entendre ses adversaires, en auraient surtout “terminé” (dixit Arraou) avec ce maire “usé” (le mot de Marbot), qui, veut croire un conseiller du candidat socialiste, “joue en partie sa survie politique”.
Pas de quoi faire trembler le triple candidat à la présidentielle, dont la mort politique a été annoncée plus d’une fois, et qui, toujours, en est revenu — comme lorsqu’il parvint à prendre la ville, en 2014, après deux tentatives ratées, et après une défaite brutale en 2012 aux élections législatives.
D’autant qu’il le jure ses grands dieux, et tant pis pour ceux qui doutent : il n’a aucunement l’intention de renouer avec la compétition élyséenne en 2027.



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