BRUXELLES — Ursula von der Leyen a convoqué ses commissaires européens à une réunion pour tenter de désamorcer les tensions croissantes au sein de l’équipe et d’améliorer leur façon de travailler.
Elle est prévue pour le 4 février à Louvain et est ouverte à tous les membres du collège des commissaires, bien que la participation ne soit pas obligatoire, selon un responsable de l’exécutif européen impliqué dans son organisation.
L’événement se concentrera sur la compétitivité et accueillera une invitée de marque — la directrice générale du FMI et ancienne vice-présidente de la Commission, Kristalina Georgieva —, mais seront aussi abordées “la géopolitique dans le contexte actuel et les méthodes de travail de la Commission européenne”, détaille Arianna Podestà, porte-parole adjointe de l’institution, à POLITICO.
Le dernier point a été motivé par ce que les membres du personnel du Berlaymont, le siège de la Commission à Bruxelles, décrivent comme une atmosphère inhabituellement tendue.
POLITICO s’est entretenu avec huit membres de plusieurs cabinets de commissaires, qui ont tous été autorisés à garder l’anonymat pour parler franchement de la situation interne.
Echanges tendus entre Jørgensen et Ribera
Selon quatre responsables de l’exécutif européen, l’idée d’un tel événement a émergé à la suite d’échanges tendus entre le commissaire à l’Energie, Dan Jørgensen, et la vice-présidente exécutive à la Transition propre, Teresa Ribera, lors d’une réunion du collègue des commissaires début décembre, comme l’a révélé Brussels Playbook.

Les deux commissaires ont refusé de commenter l’incident, mais un responsable public relate que Dan Jørgensen a haussé le ton face à Teresa Ribera ; un autre raconte que le Danois “a fait une remarque à Ribera qui était inhabituellement énergique par rapport aux coutumes du collège”, alors qu’ils discutaient d’un dossier environnemental clé.
Dan Jørgensen assistera à la réunion du 4 février, indique son équipe. Celle de Teresa Ribera ne nous a pas répondu.
Les réunions de l’ensemble du collège en début d’année ne sont pas exceptionnelles, au contraire, il s’agit d’une pratique régulière depuis 2010, rappelle Arianna Podestà à POLITICO. Toutefois, cette fois-ci, une session est explicitement consacrée à la recherche de meilleures méthodes de travail et à prévenir que les divergences de points de vue entre les commissaires ne dérapent.
Et tous ne la décrivent pas de la même façon : un responsable la qualifie de “discussions” plutôt que d’un exercice formel de team bulding ; un autre de “groupe de travail sur les méthodes de travail”.
Des dossiers transmis trop tardivement
Autre source de tensions : plusieurs cabinets sont de plus en plus agacés par les dossiers qui arrivent sur leur bureau quelques heures avant les réunions du collège, ou tard dans la nuit, le week-end ou à la veille de la présentation de propositions législatives.
“Cela nous empêche de travailler de manière professionnelle”, pointe un responsable public. “Bien sûr, les urgences, ça arrive, mais ça ne peut pas être la norme.”
L’exaspération a atteint son paroxysme lors de la présentation de la proposition de budget à long terme de l’UE en juillet dernier, quand les chiffres officiels ont été communiqués aux commissaires seulement quelques heures avant.
Selon des responsables proches du cabinet d’Ursula von der Leyen, la transmission tardive des chiffres du budget a été présentée comme une tactique pour éviter les fuites. Mais cette stratégie n’a fait qu’aggraver l’irritation au sein du collège.
D’après un responsable public, l’“altercation” entre Dan Jørgensen et Teresa Ribera concernait également le traitement accéléré des dossiers. Pour qu’un dossier soit présenté au collège, un vice-président exécutif doit “appuyer sur le bouton” (le jargon du Berlaymont pour mettre quelque chose à l’ordre du jour).
Confrontée à un délai serré pour examiner les détails d’un dossier — l’omnibus environnemental, conçu pour simplifier les règles écologiques —, Teresa Ribera a décidé d’attendre avant d’appuyer sur le bouton, comme elle en a le droit, selon son équipe. Cela a provoqué des tensions avec Dan Jørgensen, issu comme elle des rangs socialistes.
Un responsable de l’exécutif européen note que les deux commissaires dirigent des équipes “avec des opinions bien arrêtées”, rendant probables les frictions.
“Les conflits internes au sein du collège sont beaucoup plus nombreux qu’on ne le pense”, soulève un responsable de Bruxelles.
Certaines de ces frictions reflètent de véritables divergences d’opinions, mais elles sont amplifiées par un système très centralisé, dans lequel de nombreuses décisions doivent être approuvées au 13e étage du Berlaymont, où se trouve le cabinet d’Ursula von der Leyen. “Le mode de fonctionnement actuel crée des situations qui pourraient être évitées et des problèmes là où il n’y en a pas”, estime un autre responsable public.
Séjourné et Várhelyi aussi
Dan Jørgensen et Teresa Ribera ne sont pas les seuls à être dans ce cas. Par exemple, des tensions sont apparues entre le vice-président exécutif à la Stratégie industrielle, Stéphane Séjourné, et le commissaire à la Santé, Olivér Várhelyi, notamment au sujet de la loi sur les biotechnologies.
Le Hongrois s’oppose depuis longtemps aux dispositions du texte qui ne concernent pas la santé, et les insiders disent que sa résistance n’a fait que se durcir à mesure que le Français met en avant une stratégie industrielle plus large.
Deux responsables publics pointent aussi que le comportement d’Olivér Várhelyi est parfois interprété comme une provocation : il laisse la sonnerie de son téléphone allumée ou s’affale sur sa chaise.
D’après ces mêmes sources, le Hongrois a même insisté pour qu’Ursula von der Leyen, et non ses collègues commissaires, soit la seule à pouvoir le remplacer lors d’événements. Ni Stéphane Séjourné ni Olivér Várhelyi n’ont répondu aux demandes de commentaires.
Le premier ne sera pas présent au séminaire, car il participe à des discussions ministérielles à Washington sur les matières premières critiques, mais il soumettra des contributions écrites, précise son équipe. Le second n’a pas confirmé s’il participait à la réunion du 4 février.
Les responsables de la Commission affirment que les frictions entre les vice-présidents exécutifs et les autres commissaires sont presque intégrées dans le système. Les premiers doivent coordonner et superviser le travail des seconds, alors qu’en vertu de la législation européenne, tous les commissaires sont censés être égaux. Cette ambiguïté, selon un responsable public, est parfois gérable, mais n’aide pas lorsque les esprits s’échauffent.
Ursula von der Leyen n’a pas répondu aux demandes de commentaires.
La réunion du 4 février précède une autre entre les dirigeants de l’UE sur la compétitivité prévue le 12.
Cet article a d’abord été publié par POLITICO en anglais, puis a été édité en français par Jean-Christophe Catalon.



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